Sabinet Choquet, responsable du Pôle Discriminations et Radicalisation
août 30, 2017
Mehdi Allal, responsable du Pôle Vivre Ensemble
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La déradicalisation ne doit pas devenir un business – interview d’Esther Benbassa

Mercredi 12 juillet 2017, Esther BENBASSA a présenté à la presse le rapport final de la mission d’information du Sénat sur le désendoctrinement, le désembrigadement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe, fait au nom de la commission des lois. Sabine Choquet, responsable du Pôle Discriminations et Radicalisation du JDA, est allée à sa rencontre…

Madame La Sénatrice, quelles sont les principales conclusions du rapport concernant la « déradicalisation » ?

Tout d’abord il faut savoir que la « déradicalisation » n’existe pas. Il n’est pas possible de laver le cerveau des gens. L’usage de ce terme induit donc en erreur. La seule chose que l’on puisse faire est de tenter de réinsérer ces personnes dans la société en optant pour un suivi personnalisé réalisé sur mesure. Le processus de radicalisation résulte d’un véritable engagement. Certes cet engagement est funeste, mais les personnes radicalisées ne sont pas des victimes. Il ne faut donc pas les présenter ou les comparer aux membres d’une secte. Tout au plus peut-on les considérer comme des laissés-pour-compte de la société. Beaucoup ont échoué scolairement et/ou ont un passé de délinquants, mais cela ne change rien au fait qu’ils ont choisi de s’engager dans l’idéologie de Daech. Ils n’ont été ni forcés ni contraints de l’embrasser.

L’expression la plus adaptée pour évoquer le suivi des personnes radicalisées est celle d’« Exit programme » en anglais, qui correspond à un travail de réinsertion progressive des personnes dans la société et au renoncement à l’usage de la violence. Cette réinsertion pourrait se faire dans le cadre d’appartements éducatifs où les personnes seraient suivies par des psychologues, des éducateurs et des assistants sociaux afin de les aider à retrouver des repères et une situation dans la société. Mais pour cela il est impératif de mesurer au préalable le degré de radicalisation des personnes prises en charge et de mettre en place un suivi individuel. Notre étude a mis en évidence l’échec des dispositifs collectifs tels que le centre de Pontourny. Nous proposons de mettre fin à ces expérimentations et de renoncer à les généraliser. D’autre part il faut accepter que le temps de la réinsertion est un temps long, contrairement au temps politique où les décisions sont souvent prises dans l’urgence.

Vous évoquez l’échec des dispositifs collectifs, mais que pensez-vous du regroupement des détenus dans les prisons au sein d’unités dédiées ? N’ont-t-elles pas permis de mettre en place des programmes spécifiques de suivi et d’expérimentation ?

Non, je pense que le regroupement des détenus est une erreur. Nous avons visité l’unité dédiée d’Osny qui a été un échec puisque l’une des personnes qui s’y trouvait a attaqué à l’arme blanche le gardien. Il ne faut pas rassembler ceux qui se ressemblent. Le détenu qui est passé à l’acte explique dans un interrogatoire qu’il a fait de la musculation, du yoga, des cours d’anglais, etc., mais que tout cela ne sert absolument à rien. Le ministère de la Justice vient d’ailleurs de remplacer les unités dédiées par des unités d’évaluation, ce qui montre que le constat d’échec est partagé.

Que proposez-vous pour les institutions ou associations chargées du suivi et de l’accompagnement des personnes radicalisées ?

Pour la part je propose que toutes les institutions qui prennent en charge des personnes radicalisées possèdent un cahier des charges et soient soumises à une évaluation sérieuse. Cela n’est pas toujours le cas. Cette année le CIPDR a baissé le nombre des subventions octroyées aux organismes et aux associations, ce qui est en soi une très bonne chose. Mais il reste encore de nombreux progrès à accomplir dans le domaine. Suite aux attentats, les politiques ont voulu agir rapidement et dans la précipitation ils ont donné à des associations qui n’étaient pas toujours qualifiées la responsabilité du suivi des personnes radicalisées. Le problème c’est qu’aujourd’hui un certain nombre de ces associations se convertissent en cabinet privé de consulting en déradicalisation, échappant ainsi aux contrôles de l’État. Elles sont désormais libres de facturer très chères leurs offres de formations et leurs prestations. Or, ces formations sont payées avec les deniers de l’État puisqu’elles sont destinées aux gardiens de prison, au personnel de la PJJ ou à celui des préfectures. Il faut donc redoubler d’attention pour que le business autour de la radicalisation ne soit pas récupéré par des cabinets privés. Aujourd’hui l’initiatrice la plus prometteuse est la territorialisation de la prise en charge au niveau des préfectures. Elles ont mis en place un suivi impliquant des personnes issues de la protection de la jeunesse qui ont l’expérience de la délinquance, des policiers, des travailleurs sociaux et des psychologues. Toutefois il faut qu’il existe une évaluation de ces dispositifs, car nous avons pu constater que certaines préfectures mandatent des associations qui ne disposent pas d’une grande expertise sur la question de la radicalisation.

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